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 Dispersion

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PascalDufrénoy

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MessageSujet: Dispersion   Mer 22 Sep - 2:07

Dispersion.

Îles Chandeleur, année indéterminée.
Il se nommait Robert Campo, mais il aurait apprécié davantage se prénommer Forrest, parce qu’il avait vu autrefois les mésaventures d’un personnage nommé Forrest Gump dans un très vieux film au Memorial Pictures de la Nouvelle Venice, il y avait longtemps… Si longtemps… En vérité, je pense que c’était le seul et unique spectacle auquel il avait assisté durant son existence. Une des rares copies qui avait subsisté après le grand incendie de 2021, un morceau d’anthologie.
Il se souvenait de chaque plan et de la saveur particulière de cette journée d’enfance. Il en souriait encore, sauf parfois lorsqu’il considérait ce qu’était devenu l’endroit où il vivait. Alors, son regard diaphane s’embuait davantage, et ses poings épais semblaient se dilater tout à coup. Mais c’était un homme silencieux. Il ne fréquentait guère les naturels de la Baie, sauf lorsqu’ il était question de la pêche, ou de survie. La plupart des insulaires étaient morts, c’était comme ça. Ils avaient vu le jour dans ce nid putride, enfin ce qui passait maintenant pour le jour et c’était cette corruption et ces métamorphoses perverses qui avaient anéanti toute velléité, toute tentative d’envolée de la Providence. Même l’air était saturé de smog acide ; les habitants de l’île aimaient pourtant leur terre et les jours sans vent, ils étaient habitués à subsister ainsi, comme le manchot se familiarise avec son moignon. Mais lui, Robert, c’était comme si sa plaie le démangeait chaque jour davantage. Les contes d’antan l’ennuyaient, la Baie, les crevettes par milliers, le bayou, la loche crasseuse et le thon rouge s’amassant dans les filets, le Mississippi d’avant la grande contamination et naturellement l’évocation du jour du Déclin. Il ne se rendait même plus aux Journées de La Terre, il y en avait eu des dizaines depuis cette époque… Le 20 avril 2010…
Il y avait eu des signes précurseurs, quarante étés auparavant la rivière Cuyahoga, qui traverse Cleveland, avait pris feu. À la même époque, le lac Érié avait été déclaré « mort », ses eaux ayant été contaminées par des algues toxiques. Le Clean Water Act avait beau s’évertuer à changer les mentalités, le « toujours plus de maïs pour l’éthanol » avait eu raison des professions de foi. Ce furent les premiers signes d’une débâcle annoncée par la course folle aux rendements juteux, le monde fonçait droit dans le mur, mais il y allait toutes vitres baissées, en chantant et en klaxonnant à perdre haleine. C’était l’holocauste joyeux d’une espèce irresponsable et immature.
Un matin de printemps, la plate-forme Deepwater Horizon explosa au large de la Louisiane. À 1 500 mètres de profondeur, l’artère rompue déversa son sang noir à raison de 800 000 litres par jour sur plus de 110 kilomètres de marécages : puzzle hétéroclite d’éléments de forme bizarre, herbes, boue, bayous, passes, étangs et lagons saupoudrés d’ilots broussailleux. Pour les alligators, les ragondins et les ratons laveurs, le processus de destruction avait commencé.
*
Robert n’affirmait jamais rien, il ne s’emportait jamais pour exprimer son scepticisme. Mais il écoutait, vigilant, assis sous sa véranda, ou bien sur le ponton, devant le bayou, s’évertuant à jeter des pierres à la surface du marais décomposé.
C’était un pêcheur émérite, qui réalisait à chaque sortie juste ce qu’il fallait de prises pour rester en vie et passer pour un prodige. Quand un insulaire parlait du passé, il se levait et se rendait chez April, le seul bar qui restait ouvert toute l’année, puis il s’enivrait et c’était terminé. C’était comme s’il suivait une thérapie personnelle et obscure.
Même lorsque l’on parlait du marais, il se lassait très rapidement. Il prêtait l’oreille un instant, il donnait quelques précisions, puis il se rendait compte que ce n’était plus véritablement du marais dont il était question, mais des subventions jamais versées, des mutants furieux trouvés dans les chaluts, des saisons sèches et des vents pestilentiels. Ce n’était pas de ce marais-là dont il désirait entendre causer. C’était d’un autre monde, on ne savait plus lequel, mais d’une autre vie.
Ce temps-là, c’était avant qu’il ne se mette en route, avant qu’il ne s’éloigne. Aucun habitant des îles Chandeleur n’aurait supposé qu’il disparaîtrait complètement un jour, je veux dire, sans espoir de retour. Il n’était guère fortuné, sa famille avait exploité une petite pêcherie à quelques encablures du bayou, et Robert était expert dans la culture du chanvre. Ironie de la création, le chanvre indien était l’une des seules plantes qui avaient résisté sans trop de mutations à l’holocauste. Il avait trois ou quatre comptoirs sur la Nouvelle Venice qui écoulait la résine à un rythme exponentiel.
Il n’avait aucune connaissance, il ne s’intéressait à nul être humain et personne ne s’intéressait à lui. Je crois savoir qu’il préférait que ce soit ainsi, afin de n’avoir aucun regret. Il possédait sa vieille pêcherie et sa vieille remise laboratoire, ce n’était pas si mal par les temps qui couraient.
Il avait caché ses intentions de départ. Mais il avait tout échafaudé depuis quelques semaines sans une once d’hésitation. Il avait tout noté, en se souvenant des pistes cachées et des points de chute qu’il allait devoir rejoindre le plus rapidement possible.
Il était vraisemblable qu’il avait songé à toutes ces choses nuit après nuit, et chaque matin, debout sur le ponton, face au fleuve moribond, pendant que les vents charriaient et déposaient leurs poisons en silence. Il avait rêvé aux saisons qui coulaient paisiblement vers le large, aux vols des goélands, au ressac sur la côte, à la pluie douce qui lavait le sel du pont des navires et aux mouvements des arbres.
*
C’est à la fin d’avril qu’il a disparu, vers le début de la chute des vents. Lorsque les insulaires se sont levés dans le calme relatif du matin, il n’était plus là. On constata que son bateau n’était plus amarré au ponton. Le bout pourri pendait dans l’eau croupie, et tout était dit. À ce moment, on a simplement déclaré : ça y’est, Robert s’est fait la malle ! » Sans véritablement être surpris parce que nous étions tous persuadés qu’un jour ou l’autre, il prendrait le large. Et puis, tout le monde est reparti vers son destin vacillant et a tenté de survivre avant la reprise de la saison des vents. Même le plus ombrageux des habitants de l’île est resté coi. De toutes les manières, quoi que l’on fasse, on n’avait pas les moyens de le suivre. Pendant quelque temps, on en parla chez April au cours de soirées arrosées, mais toute cette littérature n’était que suppositions improbables, les fantasmes de la liberté.
« Où penses-tu qu’il soit ? »
- « Il doit être sorti du Delta maintenant… »
- « Déjà… »
- « Il reste encore quelques courants actifs… Même en pleine mer… »
Les plus cinglés déclaraient :
- « Il a rejoint la Floride… Ouais ! La Floride ! Mec… »
Et les plus sombres :
- « Il est train de nourrir les mutants, oui… »
*
Lorsque Robert arriva à destination, il eut la certitude amère que cette côte
brûlée était ce qui subsistait de l’Alabama, l’entrée de l’anse charriait ses boues grisâtres devant l’étrave de la vieille barge tombée en désuétude depuis des décennies. Les longues barges de transport circulaient de plate-forme en plate-forme à l’époque des forages. Robert était adossé au poste de pilotage déglingué, emmitouflé dans un vieux duvet militaire. Il scrutait le labyrinthe aquatique, tandis que la barge écorchait le fond et stoppait en gémissant le long de la rive. Robert sauta sur la grève craquelée, il s’enfonçait déjà dans la lisière de cette étonnante forêt « rousse », les vents empoisonnés avaient généré cette surprenante végétation, un paysage semblable aux pins de Pripiat en Ukraine, à trois kilomètres du réacteur n°4 de Tchernobyl, les origines étaient différentes de celles de 1986, mais les effets terriblement similaires.
Campo n’avait pas de véritable projet, juste ce besoin de réponses qu’il traînait en permanence avec lui et dans lequel il avait placé ce sentiment paradoxal que l’on nomme espoir.
A cet instant, il était libéré, et il se sentait en paix avec lui-même. Malgré cela, ses poumons lui faisaient mal, après tout ce temps passé sous le vent… Il faisait jour, la brume montait. Robert s’enfonçait de plus en plus profondément au sein de ce paysage spectral. Il marchait en observant chaque détail. En se déversant dans les mangroves, lieux quasi inaccessibles au nettoyage et grouillant de vie juvénile très sensible à la pollution, l’impact du brut de Deepwater Horizon sur les côtes de la Louisiane était bien plus catastrophique que les précédents désastres en ce sens où l’explosion ne représentait que le prélude d’une série de cataclysmes imbriqués les uns aux autres.
Le sol avait été lessivé par les tentatives infructueuses d’assainissement. L’évaporation rapide d’un type d’hydrocarbure particulier avait engendré un phénomène nouveau, des incendies spontanés avaient éclaté un peu partout, véritables « flashs » thermiques. Avec 300° C, les cellules des organismes du sol et des végétaux étaient détruites, les nutriments brûlés et le sol était devenu stérile.
Au bout d’un moment, Robert se sentit harassé et éprouva des difficultés à marcher. Il était arrivé sur un promontoire rocheux, en bas la vallée brillait d’une lueur jaunâtre, malsaine… Il décida de se mettre à l’abri dans une anfractuosité de la paroi, le souffle de plus en plus court. Il savait qu’il ne rencontrerait personne, cette zone avait été évacuée la première… L’année précédente, un événement sans précédent était arrivé dans les faubourgs de la Nouvelle Venice, la rare population qui avait assisté à cette scène n’en était pas revenue. Une « pluie d’insectes », essaimage aérien, était survenue à quatre reprises, à peu près aux périodes correspondantes aux 4 mois d’été de jadis, à l’époque révolue des anciennes saisons. Campo y avait vu peut-être un signe… En plus d’apporter une vie depuis longtemps disparue et d’amorcer une chaîne alimentaire possible, les corps de ces millions d’insectes dont beaucoup mouraient rapidement approvisionneraient le sol en matière organique nouvelle (carbone, eau, oxygène, etc.).
La respiration haletante, saisi de spasmes et de vertiges, Robert avait maintenant la certitude que le vent funeste avait gagné la partie, curieusement il n’éprouvait aucune crainte, presque de la surprise. Il voulait voir encore, essayer de comprendre. À l’époque, la catastrophe avait été médiatisée au-delà du possible, ici c’étaient les États-Unis d’Amérique, le thermomètre du monde. Pourtant, il savait que partout sur le globe de multiples blessures suppuraient. Dans le Delta du Niger, les installations défectueuses du forage provoquaient depuis des dizaines de décennies l’équivalent d’un Exxon Valdez annuel, engluant le filet des pêcheurs, les enfants de Guinée nageant dans l’estuaire souillé et dans l’indifférence planétaire et totale. L’Afrique, berceau de l’humanité était devenu un tombeau.
Robert Campo savait qu’il ne verrait pas la fin de l’histoire, mais ce n’était pas grave, d’une façon ou d’une autre, l’histoire continuerait.
À l’image du culbuto, oscillant sous la poussée, le monde reviendrait à sa position initiale, peut-être… Pendant 4 milliards d’années, la vie s’était perpétuée de manière ininterrompue, sous des formes différentes, menacée à maintes reprises de disparaître (astéroïdes, éruptions volcaniques géantes, changements climatiques majeurs). Il y avait eu 5 grandes extinctions, chacune ayant causé la disparition de la majorité des espèces animales et végétales. Plus tard, de nouvelles espèces étaient apparues, acclimatées à un nouvel environnement, devenues encore plus complexes. La sixième extinction était imminente, mais ce n’était pas dramatique, le cycle se poursuivait…
Couché sur le dos, Robert Campo contemplait le ciel tourmenté, à proximité de sa main gauche, une tige se balançait…
Incongrue, unique, une tige de pissenlit chargée de ces fruits munis de parachutes était prête à essaimer, le vent, malgré ses miasmes, assurait le transport des graines au cycle très rapide. Les propagules emportaient leurs messages, celui qui annonçait une nouvelle existence.
Les parachutes s’envolèrent. Robert ne les vit pas, il était entré dans un nouveau cycle, son corps était devenu le réceptacle d’un ensemencement, sa disparition physique était paradoxalement le signe d’un renouveau, ainsi fonctionnait la nature.
La sixième extinction s’achèverait bientôt… Dans l’orée de la forêt « rousse », un animal inconnu, pas encore tout à fait spécialisé, mais en excellente voie observait, attentif…Il allait falloir survivre, une nouvelle ère allait bientôt commencer… L’espoir résidait dans la biodiversité, mais sur la table de jeu, nous avions abattu pratiquement toutes nos cartes, la prochaine donne serait décisive pour la suite de la partie.











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