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 Les Stigmates du Pérégrin - Simon.

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PascalDufrénoy

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Age : 58
Localisation : Flandre
Date d'inscription : 05/11/2008

MessageSujet: Les Stigmates du Pérégrin - Simon.   Lun 21 Juin - 14:40


Simon.

Quelques piécettes ternies. Des chiffons
amassés, empilés, dont le vent venait troubler l'ordonnancement pour les
jeter dans la ruelle où ils s'envolaient, vaporeux, légers comme des
espoirs abattus par l'existence dans le maelström de la cité.
Encore une pièce, puis une autre. La main
anonyme les jetait sans même examiner le quémandeur de l'obole. Le
destinataire de cette offrande impersonnelle était emmailloté, inerte et
léthargique. Un manteau élimé enveloppait la tête et se perdait dans le
caniveau pour en pomper l’eau sale, avide, tel un sac informe qui
infligeait à l’infortuné sa silhouette grotesque de pantin noyé. Une
autre couverture partait de l’intérieur du vêtement et couvrait les
jambes desquelles elle menaçait de s’échapper. Elle s’arrêtait juste au
dessus de chaussures informes qui, dépareillées, faisaient eau de toutes
parts et traînaient misérablement dans la boue. Il était assis, là,
depuis des jours semblait-il pour former comme une excroissance
naturelle du trottoir et qui trouvait son aboutissement dans le vacarme
assourdissant de ce carrefour citadin.
La réserve de
loques se composait de costumes de théâtre vétustes. Avant de devenir
guenilles, chaque vêtement avait eu plusieurs destins : d'abord, des
pourpoints chatoyants d'un drame élisabéthain avaient paré les sombres
protagonistes d'un funeste complot et laissaient leur empreinte de
velours dans la mémoire de très vieux spectateurs. Ensuite, la robe de
satin d'une courtisane brasillait humblement, se ternissait et devenait
souvenir d'une soirée lointaine. Un brimborion y laissait un ultime
regret, qu'une main crevassée fourbissait sans relâche, puis y renonçait
un instant, avant de l'enfouir dans le capharnaüm et d'en oublier
l'existence.
Lorsque la bise
donnait, les tissus indisciplinés prenaient la tangente. Le vieux Simon
courait à leur poursuite alors qu'ils tourbillonnaient facétieusement
sur les boulevards ; quelquefois, il devait les attacher à l'armature du
landau défoncé où ils allaient se blottir, enfin vaincu. Mais il
arrivait que des défroques éprises d'aventure s'en aillent batifoler
dans des rues avoisinantes encore ignorées et menaçaient de laisser sur
les passants des traces de péripéties négligées, perspectives
d'aventures trépidantes pour des badauds désabusés. Le vieux Simon
hantait le carrefour avec la chatte Salomé infestée de puces. Quant à
Bébert, son autre compagnon, il avait les yeux ennuagés par la cataracte
venue en catimini. Sa truffe était envahie par les plaies d'où
suintaient des humeurs, qui ponctuaient la misère quotidienne dont il
était le gardien. Depuis que la vie lui avait volé le bonheur, le vieux
Simon, accroché à son landau délabré, divaguait autour du carrefour
encombré en égrenant des vers : J’ai vu plus de quatre-vingts ans de
douleurs, et chaque heure de joie s'est toujours brisée sur une semaine
d'angoisses ! »1
Pour l'amour du théâtre, une petite aumône.
Chaque fois qu'on lui passait quelque menue monnaie, un soupçon
d'attention, un pâle sourire ou un regard, il remerciait par un morceau
de bravoure et donnait pour quelques instants l'illusion de la scène
allumée : « Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur »2
C'est lui qui avait contracté, le premier, le
mal de la flétrissure du souvenir. Lorsqu'on l'avait mis en
institution, Colin en ami fidèle, l'avait escorté et soutenu sans penser
à la suite. Je suis à tes côtés, avait-il pour habitude de dire aux
nombreuses angoisses, ce n'est rien, cela va s'arranger.
Et Simon avait commencé à s'effacer, tout
doucement, touche par touche, s'estompant comme un pastel exposé à une
trop forte lumière : la flétrissure du souvenir avait racorni son
existence qui, privée du verbe, s'était inexorablement ratatinée. Sur
son personnage les feux de la rampe se voilaient et n'y brillaient plus
que quelques points lumineux, comme les grains de poussière
tourbillonnant dans la pénombre du grenier, sous le faisceau de la
lucarne dans les rayons d'un soleil d'après-midi...
Avec le verbe en moins, Simon ne pouvait plus
vivre toutes ces vies qu'il proposait au public, et au moyen desquelles
il faisait ruisseler les petits faits que les auteurs livraient à la
curiosité populaire en échange de quelques applaudissements. D'ailleurs,
le vieil acteur ne gardait plus de cette époque que l'écho incertain
d'une rumeur de voix et trois coups sourds frappés dans la coulisse. En
perdant la mémoire il avait jeté un voile sur la scène, et ne gardait
plus de ce mausolée que des fripes chiffonnées qui virevoltaient dans le
vent.







R
ichard III –
Willam Shakespeare.

2Phèdre –
Racine,

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